Un jour viendra...
par Sébastien Savard

(une courte nouvelle)


Je suis inquiète, inquiète et meurtrie. Je n'aurais jamais cru que cela prendrait une tournure aussi sérieuse. Je les ai vu quand ils n'étaient encore que de simples primates des savanes d'Afrique, recherchant leur pitance, chassant et vivant en harmonie avec le reste de la nature. Je leur prodiguais alors mes bienfaits, comme à tous les autres êtres vivants. J'eus pour la première un étrange pressentiment le jour où l'un de ces primates s'enhardit devant un arbre enflammé par la foudre. Le singe semblait fasciné, curieux devant les flammes dansantes, contrairement aux autres animaux qu'elles effraient. Il en était envouté au point de se saisir d'un tison et le rapporter au clan, pour y répandre chaleur et lumière. L'homme venait d'apprendre à se servir du feu.

Les siècles passèrent, les humains s'assemblèrent en villages, en villes puis en grandes nations, que ce soit sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, du Nil, du Yang-Tse-Kiang ou de l'Hindus. J'observai avec curiosité les Celtes qui vivaient dans le respect des forces de la nature, comme les Grecs qui tentaient d'en percer les secrets sans toutefois la violer. Ils vivaient plus vieux, connaissaient les secrets des herbes, naviguaient sur les mers... Surtout, ils possédaient l'écriture qui leur permettait de perpétuer leurs coutumes et leur savoir. L'homme, quoique ayant évolué, restait soumis aux lois naturelles qui le régissaient. Puis vint l'obscur Moyen-Âge et ses cités malodorantes, ses chasses à courre sanguinaires, son horrible défrichement massif et sans ménagement des forêts pour en faire des champs. Une douleur indicible semblait poindre au plus profond de mon être, voulait s'insinuer en cet ordre établi depuis les touts débuts. L'homme paraissait avoir oublié qu'il fait partie de l'écologie mais n'en est pas le maître.

Le temps passa, me remplissant d'une appréhension toujours plus profonde, d'un mal toujours plus poignant, plus lancinant. Que pouvait encore inventer l'homme pour tenter de s'asservir les animaux et les plantes?

Un jour, dans une contrée qu'ils nomment Angleterre, des volûtes de fumée noire et âcre se répandirent dans une vallée, étalant une fine poussière sombre sur la végétation. L'homme venait de brûler du charbon et de tourner une fois de plus le fer dans la plaie. L'air devint vite irrespirable et les bêtes fuirent ce malheur. Mais l'homme n'allait pas s'arrêter en si bon chemin!

Quelques siècles plus tard, je tressaillis quand je sentis une explosion gigantesque dans un désert américain. Cette déflagration laboura ma chair comme des socs un champ, m'infligea une douleur incommensurable, que rien ni personne n'a senti ou ne sentira jamais. L'être humain venait d'utiliser pour la première fois la force intrinsèque de la matière, il avait découvert une puissance dévastatrice, il avait réincarné la Grande Faucheuse. L'énergie nucléaire était née. La sombre évidence me frappa enfin. L'homme continuera toujours à détruire de plus en plus, à me détruire de plus en plus, à m'infliger peines après peines... Moi, Gaïa, la Terre, je devrai me libérer de ces tourments, je devrai le contrai avant qu'il n'aille trop loin, l'éliminer s'il le faut. Un jour viendra où je devrai agir. Un jour viendra...


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Un tunnel...
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Dernière modification: 9 janvier de l'an de grâce 1998