Les teintes d'un passé
par Sébastien Savard


Une nouvelle sans fantastique, pour changer...



L'aube blafarde de ce premier jour de décembre se levait sur la ville. Il était tôt et les rues désertes mais, moi, déjà levé, je marchais prudemment sur le trottoir recouvert d'une mince couche de verglas. La bise était glaciale et je frissonnais malgré mon lourd manteau. Portant un grand sac de tissu, toile et chevalet sous le bras, mes pas me menaient à l'église Les-Saints-Martyrs-Canadiens, en la haute-ville de Québec.

Ayant quitté Montréal quelques jours plus tôt pour emménager dans une ville plus propice à l'art du peintre, j'avais trouvé dans la vieille capitale un esprit européen qui me plaisait. Il me semblait qu'à chaque détour, qu'à chaque coin de rue tourné, je retrouvais un paysage qui valait la peine d'être immortalisés, qui faisait poindre dans mes vieux doigts une fébrilité que je ne connaissais plus. Les pierres antiques qui décoraient les corniches des demeures du dix-septième siècle emplissaient mon esprit de leurs tons de gris mat blanchis par les récentes neiges. Il me semblait qu'apparaissait sur ma toile les chevaux des calèches, les naseaux frémissant dans le froid. Je croyais apercevoir les fantômes des marchands tenant leurs échoppes Place Royale, des marins chargeant un voilier en partance pour l'Europe, des armées de Wolfe et de Montcalm s'entre-déchirant sur les plaines d'Abraham... Bref, Québec m'inspirait.

J'avais remarqué, lors d'une promenade la veille, l'église dont j'avais fait ma destination. J'étais monté sur son parvis mais n'avais pu y pénétrer, les portes closes étant verrouillées. Ce matin, je comptais bien peindre un tableau de l'intérieur que j'avais entrevu d'une fenêtre.

J'arrivai bientôt. Je gravis lentement les marches menant aux portes qui, par bonheur, n'étaient pas fermées à clef. J'entrai et une bouffée d'air chaud portant l'arôme de l'encens m'accueillit.

La maison du Seigneur était presque vide. Seule, une vieille dame se recueillait, agenouillée sur un prie-Dieu de la première rangée. Je m'avançai jusqu'à l'allée centrale, le plus silencieusement possible pour ne pas troubler la dame dans sa méditation et, là, je posai doucement mon sac sur le sol, ma toile sur le dossier d'un banc. J'ôtai mon manteau que je déposai sur le banc, pris la toile et l'installai sur mon chevalet. J'extirpai ensuite de mon sac palette, pinceaux et couleurs, pouvant enfin débuter mon oeuvre.

Une heure passa pendant laquelle j'esquissai sur ma toile les grandes lignes des jubés, de la nef et du choeur, disposant les vitraux et l'autel sur le tissu blanc. La femme ne bougea point, relevant ou abaissant seulement la tête de temps à autres.

Cette femme m'intriguait. Je n'étais pas très dévôt et ne fréquentais les églises que pour les besoins de mon art. Je me demandais quel pouvait être l'objet de si longues prières. Comment pouvait-on s'adresser à un Dieu qui semblait si lointain et espérer être exaucé? Je décidai quand même de ne pas déranger la dame pour le lui demander afin qu'elle m'éclaire. Enfin, pas tout de suite.

Je continuai ma tâche. Ayant rassemblé les pigments nécessaires, je les mélangeai jusqu'à ce que j'obtienne le gris pierre que je désirais. J'usai de ce gris et de quelques-unes de ses nuances pour faire apparaître sur ma toile les murs du temple. Je repris mes couleurs et tentai avec maintes difficultés de reproduire l'écarlate qui ornait les vitraux. Après m'être débattu avec mon rouge cardinal et mon orangé pendant quelques bonnes minutes, je décidai de prendre une pause. Le thermos de café que j'avais emporté passa du sac à mes mains et son contenu me fit grand bien. Pendant que je buvais, le vieux curieux que je suis ne put s'empêcher d'observer la dame. Elle devait approcher les quatre-vingt-dix ans d'âge, sil elle ne les avait pas atteints ou dépassés. Un vieux manteau d'hiver bleu royal recouvrait ses épaules et un bonnet de laine laissait s'échapper quelques mèches de cheveux gris. Je crus distinguer de loin une sorte de collier entre ses mains, que j'assimilai immédiatement à un chapelet. Encore une fois, je m'interrogeai sur le but de cette prière, mais je me dis que déranger cette femme serait enfreindre les règles de la bienséance et je me tus. Je posai ma tasse puis je me remis au travail.

Une autre heure passa. Un silence quasi-absolu régnait dans le temple, seul étant perceptible le glissement sur la toile du pinceau. Déjà, sur le lin, on pouvait reconnaître l'église. La rapidité s'était toujours alliée à la qualité d'exécution dans mon travail, à mon humble avis. Il manquait seulement les détails et les nuances d'ombre et de lumière pour que mon tableau s'approche, j'ose l'affirmer, du chef-d'oeuvre.

C'est à ce moment que le grincement de la porte d'entrée se fit entendre. La dame ne tressaillit même pas mais, moi, je tournai la tête. J'aperçus dans l'embrasure un jeune homme qui portait un manteau du conservatoire de musique. Il ne m'accorda qu'un bref coup d'oeil et monta rapidement au jubé. Je portai mon regard vers le haut et je le vis s'asseoir au clavier de l'immense orgue de l'église. Il alluma une petite lampe, disposa ses partitions sur l'instrument, ajusta quelques pistons et entreprit une pièce. Des sons doux et feutrés emplirent la voûte, une mélodie romantique et mélancolique s'imposant à mes oreilles. Je plongeai dans ma mémoire et la reconnue bientôt comme étant l'oeuvre du compositeur français César Frank, probablement "Prélude, Fugue, Variation". La sensibilité de la musique me toucha et c'est avec une vigueur renouvellée que je continuai mon oeuvre.

Je peignis quelques instants, puis il me sembla nécessaire d'aller regarder de plus près une statue d'un saint, à l'avant, pour pouvoir la représenter de fa¸on correcte. Je me levai, m'avançai dans l'allée et m'approchai de la sculpture, tout près de la dame. Je regardai la statue un certain temps et je ne résistai pas à la tentation de jeter un coup d'oeil à la femme. Son visage penché resta caché à mes yeux mais je vis qu'elle tenait fermement une petite photo en brun et blanc. Cette relique d'un autre âge représentait un beau jeune homme, au sourire charmant et portant l'uniforme militaire. Sa bonne humeur apparente tranchait avec la tristesse de la musique que j'entendais et je dus rester figé un moment, cernant l'opposition entre un passé débonnaire et un présent nostalgique, car je me rendis compte que la photo avait disparu dans la main de la dame. Je me dépêchai de retourner à mon travail de peur, une fois de plus, de la gêner.

Coups de pinceaux après coups de pinceaux, l'église revivait. J'essayais de rendre sur la toile l'atmosphère de profond mysticisme qui m'environnait et qui, bien malgré moi, me pénétrait. J'en étais rendu à peindre les rangées de bancs. Je confectionnai un marron convenable et continuai mon labeur.

J'entendis les derniers échos, si lointains, de la douce musique se répercuter dans le choeur. Lointains, puisque j'étais plongé dans mes pensées. Une foule de "Qui?" et de "Pourquoi?" m'assaillaient. Je n'arrivais pas à détacher mon esprit du portrait muet. Seul un bruit sourd derrière moi réussit à m'arracher à ma rêverie. Je me retournai et vis le jeune musicien ramassant un cahier qu'il venait d'échapper. Je lui fit signe de s'approcher, ce qu'il fit, m'ayant aperçu.

"Bonjour, lui dis-je en murmurant, je m'appelle Maurice Bellavance. Je suis nouveau dans le coin.
-Il me semblait aussi que je ne vous avais jamais vu, me répondit-il sur le même ton. Moi, c'est André. Que'est-ce que je peux faire pour vous?
-J'aimerais juste avoir un renseignement. Connaissez-vous la dame qui prie en avant?" Il leva les yeux.
"Oh oui, bien sûr, chuchota-t-il, c'est madame Jutras, elle habite pas loin d'ici. Pourquoi?
-Je me demandais la raison de sa prière si fervente. Elle n'a pas bougé depuis mon entrée.
-Comment, vous ne savez pas? Ah oui, c'est sûr, vous êtes nouveau, vous ne pouvez pas savoir. Elle est presque centenaire. Elle s'est mariée en 1913, ici même, avec un dénommé Flavien Jutras. On dit qu'ils ont passé ensemble un an de bonheur parfait avant qu'il ne s'enrôle dans l'armée et qu'il ne participe à la Grande Guerre. Il est parti pour l'Europe, il n'est jamais revenu. Il est mort à la bataille de Verdun, d'après ce qu'on en sait. Madame Jutras ne s'est jamais remariée et, depuis qu'elle a appris sa mort, elle vient tous les matins prier quelques heures pourlui. Elle n'a pas manqué un seul jour, pas même lorsqu'il y avait une tempête ou un orage."

Nous restâmes muets un instant, contemplant la dame.

"Merci beaucoup, dis-je au jeune homme.
Y'a pas de quoi", répondit-il. Il se retourna et quitta l'église.

Je terminai lentement mon oeuvre, songeur. J'en étais à ranger mes affaires quand je vis la dame remonter péniblement l'allée, une canne à la main. Je la dévisageai. Qu'il était triste ce visage! Raviné par les années, par le malheur, par la mort d'un être cher, raviné et triste. Elle me dépassa tranquillement et sortit. Les dernières choses que je remarquai d'elle furent ses perles, ses perles luisantes au coin des yeux.

Je m'empressai de terminer de serrer mes pots de couleurs dans mon sac et je quittai à mon tour le temple. Je n'y suis jamais retourné.



Aujourd'hui, mon tableau est exposé dans une petite galerie d'art du Vieux-Québec. Les visiteurs qui m'y rencontrent me demandent souvent pourquoi j'ai laissé un espace blanc, vierge, à l'extrémité de la première rangée de bancs. Je réponds toujours que nul sur terre ne pourrait représenter sans les dénaturer une tristesse insondable et un amour que même le temps ne peut altérer.

Note sur les droits d'auteur


Un tunnel...
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Dernière modification:1er avril de l'an de grâce 1998