La dernière partie
par Sébastien Savard

Une courte nouvelle, qui gagnerait à être développée, mais intéressante par son parallèle constant entre la partie et les pourparlers (avis au lecteur perspicace...).



Bel se cala dans son fauteuil, l'air satisfait. Il pensa quelques moments puis demanda: "Dis, Prom', une autre partie, ça t'intéresse?" Prom releva la tête. "D'accord, mais ça devient lassant et...
-Ha! Mais j'ai une idée! l'interrompit Bel. Si nous mettions en cause un enjeu plus important que d'habitude? Si nous jouions notre dernière partie, celle qui couronnerait toutes les autres? Le gagnant de cette partie obtiendrait le titre de "vainqueur final", et toutes ses décisions à venir seraient irrévocables. Tu es d'accord?" Une lueur d'intérêt apparut dans le regard de Prom. "Oui, je suis d'accord, mais prépare-toi à perdre!" répondit-il, un sourire aux lèvres.

Et, encore une fois, Bel ouvrit l'écrin de chêne puis prit avec soin l'échiquier qu'il contenait. Il disposa soigneusement chacune des pièces. D'abord les pions, ces petits fantassins sagement alignés; les tours, qui montent la garde aux quatre coins du champs de bataille; les cavaliers, que rien ne peut arrêter; les fous, et leur démarche sournoise en biais; les reines, pièces maîtresses de chaque camp et, bien sûr, le roi, qu'il convient de protéger. Les yeux rusés de Bel se posèrent sur son opposant et il déclara: "À vous l'honneur de commencer, mon cher..."


L'avion toucherait terre dans moins de deux heures à l'aéroport de Palma de Majorque, dans l'archipel des Baléares. Le soleil se reflétait sur le métal poli de l'appareil sans aucune ornementation, sauf les cocardes de l'US Air Force. Dans ses entrailles métalliques, une quinzaine de membres éminents du Pentagone se reposaient, pour essayer de pallier aux effets du décalage horaire. Mis à part les ronronnements lointains du moteur, les seuls bruits qui troublaient le silence étaient des paroles provenant de la section des fumeurs:"Et où les pourparlers auront lieu? demanda un jeune homme.
-Probablement à l'hôtel Hilton de l'endroit."

Le jeune homme, de son nom Vince Spaulding, porta sa cigarette à ses lèvres d'une main tremblante. Son interlocuteur, un homme d'âge mûr, l'ayant remarqué, lui dit: "Mon garçon, il n'y a pas lieu d'être nerveux! Tout à l'heure, à la table de négociations, vous devrez avoir l'air calme et sûr de vous. Il ne faudrait pas bousiller votre première mission diplomatique et surtout, il ne faudrait pas bousiller cette mission diplomatique tout court. Alors calmez-vous et revisez ces quelques notes." Il lui tendit un calepin. Vince le prit, tout en songeant à tous les événements qui avaient mené la situation internationale à ce qui semblait être une impasse. D'abord, une nouvelle organisation terroriste, "L'Ordre du premier jour d'Allah", avait fait son apparition et s'était signalée en dérobant les principes fondamentaux et le prototype d'une toute nouvelle sorte d'ogive faisant appel à la fusion nucléaire.

Puis, le nouveau cheikh de Libye demanda au président des États-Unis le retrait de toutes les forces d'occupation américaines. On ne vit tout d'abord pas de liens entre ces deux actes mais très vite, vu la réponse négative du président, le cheikh, Abdul El-Chaqra, avait menacé de faire sauter huit des principales villes américaines avec de nouveaux exemplaires de la bombe. Le président avait refusé de succomber au chantage, et El-Chaqra menaçait de mettre son plan à exécution. La tension était maintenant à son paroxysme, et lui, Vince Spaulding, avec quelques autres, allait essayer de délier la situation. Les pourparlers auraient lieu en terrain neutre, les Baléares. Il lut les notes:

PRINCIPAUX INTERVENANTS: Crise du "Premier jour d'Allah".


ABDUL EL-CHAQRA: Cheikh de Libye, semble être le dirigeant de Libye, mais le pays est plutôt administré par un groupe de conseillers.

LYDIA MEDJERDÏN: Principale conseillère, très proche du cheikh, caractère de lion.

NAHIM SULENSK: Contrôle la police militaire et l'espionnage (et peut-être l'Ordre du premier jour d'Allah), très rusé et sarcastique en diplomatie.

N.B.: Plusieurs autres conseillers mineurs seront présents, mais se rallieront à l'opinion des deux précédents."

Vince reposa le calepin et marmonna: "Réveille-moi quand nous atterrirons..."

Prom avança un pion de deux cases. Bel n'hésita pas avant d'avancer l'un de ses propres pions d'une case. Prom prit une tour dans sa main et l'avança tranquillement jusqu'à ce qu'elle ait atteint son pion. Bel, toujours aussi sûr de lui, déplaça un fou en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Les hostilités commençaient.

"Cette chaleur est intolérable" pensa Vince. Le cuir noir de la banquette arrière de la voiture lui brûlait tout le corps. Arrivé à destination, le taxi ralentit. Vince en sortit et s'engouffra dans la fraîcheur climatisée du hall du Hilton. Il se pressait, car il craignait d'arriver en retard. Il s'introduisit dans la salle de réunion et s'assit sans tarder à sa place. Les pourparlers venaient de débuter.

"...Et je ne crois pas que la menace vous mènera à quelque part. Nous sommes venu pour discuter, et non pour nous faire intimider. Si vous..." L'américain qui parlait s'emportait, et Thomas Fairbank lui fit signe de se calmer. Ses sourcils poivre et sel se froncèrent, et il se dit que les attachés militaires ne feraient jamais de bons diplomates. Un lybien prit la parole: "Si vous êtes tous aussi bornés que votre président, vous auriez mieux fait de ne pas venir. La Lybie ne cédera pas." "Les attachés militaires sont tous les mêmes..." pensa Thomas, avant d'intervenir: "Allons, messieurs. Que nous soyons Américains ou Lybiens, nous sommes tous civilisés. Il ne sert à rien de s'énerver." Il jeta un coup d'oeil à l'attaché militaire américain. "Si nous voulons arriver à un compromis, il nous faut avoir l'esprit ouvert." Puis, se tournant vers Nahim Soulensk, "Énoncez-donc vos conditions."

Un rictus se dessina sur ses lèvres. "Je vais vous exposer les demandes que votre président a si sagement qualifié "d'insultes au peuple américain" dans son dernier discours: nous voulons tout d'abord le retrait de toutes les forces américaines ou autres en Lybie, puis le démantèlement de la base de l'aéronavale qui fut érigée pendant le régime précédent. Nous demandons aussi l'arrêt de toutes pressions sur notre politique extérieure ou notre économie par le gouvernement des États-Unis d'Amérique. Sans quoi, des feux de joie illumineront les cieux de New-York, Boston et six autres villes de votre chère patrie. Je suis sûr que vous acquiscerez à ces demandes, il serait en effet dommage que votre président prede près de vingt et un millions d'électeurs..."

Prom déplaça sa tour à l'avant-garde, juste deux cases devant le roi. La reine noire de Bel prit le terrain délaissé par son pion. un éclat malsain semblait luire dans le regard de Bel, éclat que Prom ne lui avait jamais remarqué. Il fit sauter son cavalier et vint le poster près de sa tour. Bel mit sa reine en position d'attaque.

Thomas répondit au discours ironique de Nahim en ces termes: "Vous semblez oublier que la base de l'aéronavale fournit plus de cinq mille emplois directs à des Lybiens. Et si vous pensez que notre président est un vil tyran qui n'aspire qu'au pouvoir et se moque des vies humaines, vous vous méprenez lourdement."

Thomas allait continuer quand les portes de la salle de réunion s'ouvrirent avec fracas. Une femme d'une froide beauté, portant l'uniforme de l'armée lybienne, entra dans la pièce. Elle examina les américains, puis elle vint s'asseoir, ses talons claquant dans le silence, sans rendre le salut que lui adressait Nahim. Ce que Vince remarqua tout de suite, ce fut son visage. Il semblait plongé dans une perpétuelle sévéritude, comme si elle n'avait jamais sourit. Une ombre sembla planer sur l'assemblée, l'atmosphère s'alourdissant ostensiblement. Vince voulut la détendre: "Le cheikh envoie maintenant son artillerie lourde pour défendre ses intérêts. Je ne savais pas, mademoiselle Medjerdïn, qu'un canon pouvait être si séduisant..." La réponse lui fit l'effet d'une gifle à la figure: "Vous saurez, jeune avorton, que si le canon était chargé, il pourrait vous détruire aisément."

Le front de Prom était maintenant moite. Il avança prudemment un pion. Bel contre-attaqua aussitôt avec son fou, menaçant le cavalier de Prom. Celui-ci, visiblement nerveux, avança un pion, de deux espaces cette fois-ci. La reine de Bel se déplaça vers sa droite, jusqu'au bout de l'échiquier. Prom tripota un moment un de ses pions, puis le reposa pour réfléchir à sa stratégie.

"Veuillez pardonner ses propos, colonel Medjerdïn, s'empressa de dire un adjoint de Thomas. Vous savez, Vince est encore jeune et il ne...
-Sa jeunesse n'excuse en rien ses paroles, coupa Nahim. On ne s'adresse pas avec une telle condescendance à la première conseillère du grand Cheikh! J'exige que ce malotru quitte sur-le-champs cette assemblée.

-Voyons, reprit l'adjoint, ne nous attardons pas à cet incident. C'est d'importance mineure, et nous avons des choses beaucoup plus importantes à faires.

-En effet, déclara le colonel Medjerdïn. Nous n'avons pas à nous occuper de l'éducation d'un jeune homme qui semble encore au stade de l'adolescence. Arrêtons ces enfantillages et passons au vif du sujet. J'exige le départ des troupes américaines avant trois mois. je ne ferai aucune concession." Vince poussa un soupir de soulagement...

Prom finit par se décider à utiliser sa reine, qu'il mit prêt à l'attaque. Bel recula son fou, voulant laisser toute sa latitude à sa reine. Prom reprenait du poil de la bête et avança une fois de plus sa reine blanche. Bel, semblant avoir une idée derrière la tête, approcha un pion du front blanc. Prom voulut provoquer Bel, et déplaça son fou sur la même colonne que la reine adverse.

Un américain au complet sobre prit la parole: "La CIA a eut vent d'une activité anormalement élevée dans l'une de vos plus importantes bases aériennes. Des informations provenant de sources sûres nous assurent que des missiles intercontinentaux à ogives nucléaires sont en voie d'installation dans cette base. Nous voulons avoir l'assurance, au cas où nous accepterions ces conditions, que des inspecteurs américains pourraient assister au démantèlement de ces installations." Nahim se tourna vers Lydia Medjerdïn. Ayant son assentiment, Nahim répondit: "Mais bien sûr! Des Américains pourront assister au démantèlement de ces installations s'ils le désirent.
-Nous voulons aussi, reprit l'américain, que les missiles soient détruits." Un conseiller lybien répondit: "Soyez-en certain, ils seront détruits... -Quand vous détruirez ces missiles, dit un Américain, vous devrez en informer la presse internationale afin de faire baisser la pressin entre nos deux peupels." Nahim ne put réprimer un sourire amusé...

Vif comme l'éclair, Bel déplaça sa reine et captura le fou de Prom. Celui-ci eut un étrange pressentiment mais, ne sachant que faire, avança un pion, à tout hasard. Bel, d'un geste fort théâtral, prit sa reine et la déplaça. Il annonça: "Échec et MAT..." Prom en resta béat. Belzébuth, dans un rire indescriptible, dit: "Bien joué, Prométhée, mais quand même pas assez bien. Vous pouvez me quitter maintenant. Je reste le seul maître." Prométhée se leva, péniblement, et partit se perdre dans l'infini. Belzébuth riait encore, accompagné par un roulement de tonnerre et d'éclats d'une lumière éblouissante. La dernière partie s'était jouée sur le grand échiquier cosmique...


(Note: Belzébuth est le nom en hébreu de Satan et Prométhée, dans la mythologie grecque, est le titan qui a confectionné les humains à partir de la glaise. Quant à l'expression "échec et mat", elle provient de l'arabe et signifie "le roi est mort". Finalement, la partie d'échec est vraiment jouable, mais elle ne serait certainement pas une partie de grand maître...)

Note sur les droits d'auteur


Un tunnel...
Tunnel vers la page du Fumble! #5

Dernière modification: 29 janvier de l'an de grâce 1998