Les enfants émigrés de la Grande-Bretagne


L'Archiviste - La revue des Archives nationales du Canada, numéro 115

Les enfants émigrés de la Grande-Bretagne :
l'histoire des Middlemore Homes


par Judi Cumming
Développement et préservation des archives


C'est vers la fin du XVIIIe siècle que la révolution industrielle a commencé à transformer la Grande-Bretagne et à remanier en profondeur l'organisation du travail dans ce pays. Passant du domaine familial et du fief seigneurial à l'entreprise publique, la classe ouvrière anglaise a été témoin de changements socio-économiques importants au cours du XIXe siècle. Les personnes et les familles prises dans ce bouleversement ne disposaient d'aucun filet de sécurité sociale auquel avoir recours lorsque la misère les guettait - pas de pension de veuve, pas d'allocations familiales, pas d'assurance-maladie et pas d'assurance-emploi. Les enfants des familles de la classe ouvrière habitant les quartiers pauvres surpeuplés des grandes villes risquaient davantage d'être victimes de cette situation. Les enfants ayant commis quelque méfait étaient envoyés en prison ou dans des maisons de correction. Les modifications apportées à la Loi sur les pauvres, en 1834, prévoyaient la mise sur pied d' " écoles des pauvres " à l'intention de ces enfants et permettaient de les séparer de la population adulte des prisons.

En 1860, les autorités locales en Grande-Bretagne étaient à la recherche d'institutions bénévoles pour les aider à régler la question de la protection de l'enfance. De nombreux organismes de bienfaisance ont donc vu le jour, et certains ont tenté d'arracher les enfants nécessiteux à leur milieu malsain pour les placer à différents endroits où ils auraient la possibilité de vivre décemment. Parmi les moyens utilisés, on a eu recours à l'émigration d'enfants au Canada dans l'espoir qu'ils y jouiraient d'un style de vie plus sain, tout particulièrement dans les régions rurales du pays. De 1869 à la fin des années 1920, des milliers d'enfants ont été envoyés au Canada. Cependant, durant la Première Guerre mondiale, l'exode des enfants a été temporairement interrompu. Le rythme de l'émigration de ces enfants non accompagnés a commencé à ralentir après 1924, année où le gouvernement canadien a légiféré pour interdire l'émigration d'enfants de moins de 14 ans. Par la suite, la Grande-Bretagne a cherché à faire émigrer de plus en plus d'enfants, garçons et filles, en Australie, où ils étaient accueillis avec empressement.

Parmi les philanthropes ayant tenté d'offrir des soins d'urgence aux enfants à Birmingham, en Angleterre, mentionnons Josiah Mason qui a fondé et fait construire un orphelinat, ainsi que Thomas Crowley et John Middlemore qui ont ouvert deux petits foyers d'accueil d'urgence en 1872. Les Middlemore Children's Emigration Homes n'acceptaient que les enfants démunis qui étaient jugés aptes, sur les plans physique et mental, à émigrer. Pendant un an, on s'occupait de ces enfants au foyer d'émigration de Birmingham, et on les préparait à leur nouvelle vie à l'étranger. Le rapport annuel de 1891 de Middlemore révèle que les garçons plus âgés étaient placés dans des fermes où ils travaillaient et étaient logés, nourris et rémunérés pour leur travail. Les filles plus âgées étaient placées comme aides-ménagères et recevaient elles aussi une rémunération. Par contre, les jeunes enfants étaient adoptés et on s'attendait à ce qu'ils soient logés, nourris et instruits. Dans les Middlemore Homes, on avait adopté un processus de sélection pour les familles qui faisaient une demande d'enfants provenant de la Grande-Bretagne, et mis au point un système de visites pour s'assurer que les enfants et les familles s'adaptaient bien. Les enfants qui n'étaient pas heureux dans le milieu familial où on les avait placés en étaient retirés.

En 1873, John Middlemore a amené au Canada 29 enfants qui ont été placés dans des familles d'accueil. En 1877, 310 enfants avaient émigré au Canada. Au cours des années subséquentes, le nombre sans cesse croissant d'enfants qui étaient choisis et préparés en vue d'émigrer a nécessité la création d'un foyer d'accueil pour garçons et filles à Halifax, en Nouvelle-Écosse. À partir de ce foyer, les enfants étaient envoyés dans des familles un peu partout en Nouvelle-Écosse, au Nouveau-Brunswick et à l'Île-du-Prince-Édouard. Des enfants ont également été confiés au Guthrie Home, à London, en Ontario. De là, ils étaient placés dans des familles vivant en région rurale. Plus tard, on a aussi envoyé des enfants en Colombie-Britannique par l'entremise de la Fairbridge Society. Quoi qu'il en soit, les enfants émigraient au Canada seulement lorsque le directeur canadien des Middlemore Homes avait reçu des demandes de la part de familles canadiennes pour des enfants britanniques. En 1926, les Middlemore Homes avaient fait émigrer au Canada plus de 5 000 enfants.

On peut mieux juger du succès ou de l'échec relatif de la transplantation de ces jeunes personnes en sol canadien en examinant les dossiers détaillés qu'établissait Middlemore pour chaque enfant accepté au foyer et envoyé au Canada ou en Australie. De plus, les rapports annuels des Middlemore Homes donnent un aperçu général des objectifs de leur fondateur, ainsi que du financement et du mode de fonctionnement. Ils contiennent des photographies de quelques enfants ainsi qu'une description des activités. Ces documents décrivent non seulement la façon dont les foyers d'émigration fonctionnaient, leur financement et leurs rapports avec les autorités britanniques, mais donnent aussi des exemples des conditions désastreuses dans lesquelles les enfants vivaient avant d'être recueillis. Dans la plupart des cas, ils avaient perdu un de leurs parents ou même les deux par suite d'un décès, de désertion ou d'emprisonnement. Dans les cas où les deux parents étaient toujours vivants, au moins l'un d'eux était incapable de s'occuper des enfants ou de les faire vivre. Il n'était pas rare de voir un parent infortuné amener un ou plusieurs de ses enfants à Middlemore, suppliant qu'on les accepte et qu'on les fasse émigrer.

Le 23e rapport annuel des Middlemore Homes, publié en 1896, mentionne que 148 enfants " ont été sauvés de la prison et de la rue, ... de la pauvreté la plus abjecte... et d'une négligence épouvantable ". Il décrit des cas tel celui de Beatrice, une fillette de neuf ans, issue d'une famille nombreuse. Son père était décédé des suites d'une pneumonie et sa mère ne gagnait qu'un petit salaire en s'occupant d'un enfant paralysé. Elle avait amené sa fille à Middlemore dans l'espoir que la petite ait de meilleures chances dans la vie.

Les Archives nationales du Canada conservent des documents d'archives exhaustifs sur l'émigration d'enfants. Consignés sur divers supports, ces documents comprennent des documents publics (gouvernementaux) et des documents privés, dont les dossiers des Middlemore Children's Emigration Homes acquis récemment sur microfilm. Les documents de Birmingham, microfilmés pour la Bibliothèque nationale d'Australie et les Archives nationales du Canada, ont nécessité 122 bobines de microfilm. Il existe des dossiers très détaillés du cheminement accompli ou non, selon le cas, par chaque enfant envoyé au Canada. Ces dossiers se composent des éléments suivants : registres de demandes décrivant la situation familiale de chaque enfant reçu dans les Middlemore Homes; livres des antécédents qui consistent en des répertoires alphabétiques retraçant de façon détaillée l'histoire des enfants, tout d'abord en Angleterre puis au Canada; documents sur l'installation des enfants au Canada fournissant des renseignements sur leur état de santé, leur comportement, leurs rapports avec la famille d'accueil, la façon dont ils étaient traités dans le milieu familial, à savoir s'ils étaient considérés comme des employés ou des membres de la famille; formulaires de consentement des parents et comptes rendus des visites; dossiers de cas ainsi que rapports annuels et documents administratifs portant sur les activités et les politiques des foyers.

Les dossiers des Middlemore Children's Emigration Homes exposent de façon détaillée et poignante la vie d'enfants mise en péril par des circonstances dont ils n'étaient nullement responsables. Dans bien des cas, l'émigration au Canada a grandement amélioré leur sort. Toutefois, la négligence et les mauvais traitements dont les enfants ont été victimes, avant ou après l'émigration, ont souvent eu des conséquences néfastes, voire tragiques. Il reste que des milliers de Canadiens peuvent retracer les origines de leur famille en remontant jusqu'à l'une de ces agences d'émigration.

Parmi tant d'autres, l'histoire des Middlemore Homes illustre bien ce phénomène.


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